Love Lies Bleeding

Comme on s’ignore !…C’est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. (Proust, 'A la Recherche Du Temps Perdu')

Il y a le sujet de l'oeuvre, ce qui est représenté, puis il y a la signification de l'oeuvre - le sujet derrière le sujet en quelque sorte. Parfois il n'y a pas de sens plus profond, mais souvent dans mon travail quelque chose d'autre se passe, que je suis réticent à expliquer - dans une bonne oeuvre il y a toujours des niveaux d'ambiguïté et de signification - mon opinion n'est que mon opinion, peut-être que votre interprétation est meilleure que la mienne, pourquoi la limiter à un point de vue? Mais voici au moins quelques-unes des choses qui m'ont traversé l'esprit quand j'ai peint cette série.

Le point de départ pour 'Love-Lies-Bleeding' a été de trouver des photos d'enfants rendus orpheins par la Grande Terreur stalinienne de 1937-1938. Ces photos en particulier, qui ressemblent aux photos de criminels prises dans les prisons, sont uniquement des photos de garçon. Les projections comme les cornes existent effectivement dans les photos, un effet créé par la lumière crue que j'ai exagéré dans les peintures. Le thème général de mon oeuvre est la vulnérabilité de l'homme - la fragilité de la vie, la fluidité de la personnalité et de la mémoire - ces images poignantes semblaient avoir fixé en une fraction de secondes le destin de toute une génération, et peut-être de l'humanité dans son ensemble - vulnérables, particuliers, inconscients, ineffable - et seul.

'Love-Lies-Bleeding' est le nom commun anglais donné à la plante annuelle Amaranthus caudatus ('Queue de Renard'), un nom joliment ambigü à la connotation délicieusement sombre. Il s'agit donc d'un titre à la recherche d'une oeuvre, et non le contraire - et quoi de mieux que cette série de têtes, comme des bourgeons en fleurs, certains à l'air effrayé, d'autres défiants, en colère, impuissants...des enfants dont l'amour qu'ils trouvaient dans leur famille, leur maison, leur vie, a été altéré par un acte aléatoire au-delà de leur compréhension. Lequel d'entre nous n'est pas soumis à de telles marées et transformations du destin?

Justin Jones 2010

(Trans. Emmanuelle Bels)

 

La Passion Jeanne D’Arc

En faisant cette série j’avais plusieurs choses en tête. Aussi ce travail est-il la résultante de toutes ces choses avec pourtant quelque chose d’autre à côté, quelque chose dont on ne parvient pas à parler véritablement. Après tout, si la peinture ne possédait pas la capacité d’aller au-delà des mots ou de pénétrer dans leurs intervalles, à quoi servirait-il de peindre ? C’est cette part de la peinture, en fait de toute peinture, qui bien entendu me tient le plus à cœur, en ce qu’elle défie toute explication.

Voici de cela de nombreuses années, je suis tombé sur le phénomène appelé agnosie visuelle, un désordre neurologique rare dont le principe – pour simplifier (ce qui est la seule façon dont je puisse l’aborder) – consiste en ce que les gens qui en sont frappés ne savent littéralement pas ce qu’ils sont en train de regarder. Il se peut qu’ils aient une parfaite vision, ou une mémoire parfaite, qu’ils soient souvent remarquablement intelligents, mais lorsqu’ils scrutent le miroir, ou regardent leurs enfants, leur maison, une fleur, une voiture, quoi que ce soit: tout ce qu’ils voient c’est un ensemble de formes, de motifs, de détails ou de mouvements. Aussi, un visage, fût-ce le sien propre, sera perçu par eux comme une collection de détails disjoints et dépourvus de sens, de formes de textures variées et d’ombres.

Le problème de ces agnostiques visuels semble être une incapacité à catégoriser les objets, de façon à pouvoir dire «ceci est un visage», «ceci est une table», «ceci est un champ», etc. Autrement dit d’effectuer la sorte de catégorisation mentale et de reconnaissance qui se produit normalement instantanément et de manière subconsciente. Ils sont incapables d’imposer une structure à ce qu’ils voient, ou d’imposer un ordre - la sorte d’ordre que nous avons tous besoin d’imposer pour nous permettre de mener une expérience qui ait du sens.

Les recherches sur cette situation extraordinaire ont mis en lumière quelques vérités fondamentales qui s’appliquent à n’importe lequel d’entre nous, et c’est là ce qui m’intéresse tout particulièrement. Combien d’entre nous savent ce qu’ils sont en train de regarder? Quelle part du monde est en deçà de notre interprétation ou de notre perception? Il nous plaît de penser que nous voyons le monde comme il est vraiment, mais en fait il semblerait que nous vivions dans un monde de notre propre fabrication, et que notre interprétation du monde ne relève que de nous. Kant en aurait convenu: tout comme le proclamaient déjà les anciens chamanes, le monde est tel qu’on le rêve.

En définitive, ce travail n’a rien à voir avec l’agnosie visuelle en tant que telle, mais c’est quelque chose que j’avais présent à l’esprit - aussi bien que l’idée de regarder la même image et d’y voir chaque fois quelque chose de différent, de créer un état dans lequel l’image reste ouverte à une interprétation sans fin. Qu’est-ce qui est vrai? Quelles sont les limites entre ce qui est «réel» et ce qui est imaginé ou imposé? Quelle fraction en empruntons nous, et quelle fraction choisissons nous de ne pas voir? Combien de décisions interprétatives réalisons-nous inconsciemment à chaque instant de notre vie éveillée? combien de fois nous arrive-t-il de projeter notre propre état mental sur les autres et le monde en général?

Si tout cela m’intéresse, c’est à cause des liens que cela entretient avec ce thème récurrent chez moi de ce que nous sommes aptes à connaître de nous-mêmes.La communication visuelle et verbale à beau n’être qu’une abstraction, une expression de la vérité, celle-ci ne peut jamais être exprimée dans son intégrité. Et cela mène naturellement à des questions sur ce que nous sommes capables de connaître de nous-mêmes et du monde qui nous environne. Ces grandes questions – qui? quoi? pourquoi? – pourraient bien être les seules qu’il vaille de se poser ; ce ne sont pas tant les résultats philosophiques que la compréhension spirituelle, le sentiment d’accomplissement ou de connaissance de soi et de paix intérieure qui m’importent. Si l’on en juge pour la plus grande part de notre culture et de notre art contemporains, de telles questions sont l’objet d’un anathème. Et c’est bien dommage!

Cette série a été conçue et réalisée dans le petit village de Saurat, niché comme dans un cocon au sein d’une vallée haute de ces montagnes d’Ariège, dans les Pyrénées françaises. Une sorte de paradis dont on aperçoit une petite tranche à travers la fenêtre dans ces peintures. Pourtant, ici aussi des gens souffrent, ici aussi on connaît la douleur et la tristesse. La misère et nos propres démons nous trouveront où que nous nous dissimulions, car, pour parler comme Rilke, « il n’est pas d’endroit qui ne puisse vous voir. Il vous faut changer votre vie. » Pouvons-nous nous dispenser de changer nous-mêmes, ou de modifier notre état mental ? Et s’il est vrai que nous avons ce pouvoir de nous changer nous-mêmes, cela n’implique t’il pas que nous changions aussi le monde ?

Pour finir, l’image centrale de ce visage de femme, ainsi que le titre de cette série sont empruntés au film de Carl Théodore Dreyer en 1928, dans lequel le rôle de Jeanne est joué de manière inoubliable par Renée Falconetti qui sue le martyre par tous les pores de la peau. Dreyer a fait un usage brillant du gros plan tout au long de ce film. C’était un grand portraitiste. Ces peintures constituent – pour autant qu’elles soient quelque chose – un hommage à ce vieux maître.

Justin Jones (Trans. Bernard Milluy)

Saurat 2007

jj@justinjones.info

 

Les Gueules Cassées

Il convient de distinguer la source d’une œuvre d’art et le sujet d’une œuvre d’art car ces deux choses ne sont pas toujours identiques. Sous bien des aspects il s’agit ici, pour moi, d’un matériel ressource idéal. Je m’en suis avisé il y a déjà de nombreuses années – sans doute depuis que j’ai découvert, alors que j’étais étudiant, une série de pastels réalisés à partir de 1917 par ce grand dessinateur et professeur que fut Henry Tonks. Mais j’ai l’esprit lent ; les choses s’y engloutissent et y disparaissent pendant des années avant de ressurgir à nouveau, comme si elles venaient de nulle part. La raison en est qu’alors qu’il est aisé d’avoir des idées, il est beaucoup plus difficile de déterminer la meilleure méthode pour les exprimer, ce que j’appelle le système de délivrance, ou de rendu. Les idées surgissent souvent comme une sorte de pression interne, ou de douleur, et découvrir exactement ce qui demandait à s’y exprimer requiert parfois beaucoup de temps.

L’étincelle à l’origine de cette série qui devait m’occuper pour l’essentiel de l’année 2006 et qui a récemment refait surface dans les masques-sculptures, provient de la rencontre de l’expression « Les Gueules cassées », au détour d’une phrase dans un article d’un magazine français. Littéralement traduite par les bouches brisées ou les visages brisés, elle m’accrocha instantanément, rallumant quelque chose d’autre qui avait longuement fermenté dans mon esprit. L’expression avait été forgée pour désigner les soldats de la Première Guerre mondiale victimes de terrifiantes blessures faciales, provoquées par la mitraille, les brûlures, l’effet de souffle ou les éclats d’obus. Il existe à propos de ces hommes toute une documentation décrivant les longues et tortueuses greffes de la peau qu’ils subissaient – lorsqu’ils survivaient – et les débuts, encore expérimentaux, d’une chirurgie plastique reconstructive.

Pour mes séries, j’utilisais des archives photographiques documentaires puisées sur Internet. Les premiers portraits que j’en fis étaient plutôt naturalistes et en dernier recours insatisfaisants. Ils faisaient penser à ceux de Francis Bacon, ce qui n’a rien de surprenant, car ces hommes ressemblaient étonnamment à ceux de Bacon. Ils étaient du Bacon en chair et en os. Il me fallait pour cela un système de « délivrance » plus affiné. Je voulais utiliser ces têtes comme les métaphores de quelque chose de plus large. Ces photographies questionnaient la nature même de l’identité, de la reconnaissance et de l’humanité. Je n’étais pas intéressé par des portraits individualisés en tant que tels. Je me sentais plus concerné par ce que ces images nous révélaient sur nous-même, sur notre « condition humaine ». La vulnérabilité humaine est un thème assez courant mais la question de la résilience humaine, en présence de cette vulnérabilité, quand elle est mise en pièces, me paraissait beaucoup plus intéressante.

Il me vint à l’idée que si je conservais les silhouettes effectives de ces hommes, cela créerait une sorte de squelette-cuirasse, dont la forme interne réfléchirait à la fois le contour général et la trace de leur blessure particulière. Car il était important que ces têtes conservent leur humanité et, si possible, leur sens de la dignité et leur chaleur.Tel était le pari : portraiturer des visages humains, humains comme moi, au moyen de simples bulles de pigments rosâtres et amorphes.

Comme dans la série des « Ennemis du Peuple », je ne crois pas qu’il soit nécessaire de savoir d’où viennent ces portraits, quelle est l’histoire des gens derrière eux, car ces peintures et ces masques ne leur sont plus attachés, non plus qu’aux blessures faciales de la Première Guerre mondiale en tant que telle. Ils nous concernent directement, vous et moi. Ce qui est important, c’est le sentiment de présence – de reconnaissance – que l’on pourrait avoir si l’on se trouvait face à eux.

Justin Jones 2007 (Trans. Bernard Milluy)

 

Les Ennemis du Peuple

Ces portraits trouvent leur origine dans un livre intitulé Citoyens Ordinaires, de David King, un recueil de photographies d’archives de la NKVD, la police politique de Staline, prises dans les années 1930's. Les personnes photographiées sont des gens ordinaires qui furent arrêtés, accusés et puis fusillés sommairement sur la base de preuves entièrement fabriquées, ou sans aucune preuve ni témoignage. Ils étaient accusés d’être anti-révolutionnaires, saboteurs, agents secrets, 'ennemis du peuple' en somme.

Ces images ne fonctionnent pas seulement comme un enregistrement de la cruauté et de la souffrance, mais aussi et surtout de l'endurance humaine. Ces têtes ont également été inspirées par les grands portraits Egyptiens de Fayoum. Souvent peints tandis que le sujet était encore en vie, ils étaient joints à la momie de la personne après la mort. Bien qu'ils datent des Ier au IVe siècles, ils sont remarquablement modernes. Ces peintures possèdent une présence intense, un caractère inattendu, comme si les êtres qu’elles représentent faisaient à cet instant un pas vers nous. Les portraits du Fayoum, comme les photos du NKVD, n'ont jamais été conçus pour être vus publiquement, (de même que le travail de l'artiste n'était pas de glorifier le modèle), ils étaient destinés simplement à créer un dossier privé de l'existence physique de l'individu représenté.

Finalement, ces portraits sont autant sur nous, le spectateur, en train d'être observé, qu'ils sont sur le fait d'observer. Dans chaque cas c'est comme si notre regard était reflété par le sujet. En tant que telle, notre identité d'individu pourrait être ressentie comme étant sous contrôle, notre propre existence (plus exactement notre présence) scrutée et remise en question sous le regard fixe du sujet lui-même. Notre regard est reflété par les portraits du Fayoum et par ceux des victimes du stalinisme; par eux, c'est nous qui sommes remis en cause; ils nous demandent: Qui sommes-nous, Que sommes-nous, Qui est ici?

Justin Jones 2011

jj@justinjones.info

 

Les Sons des Voyelles

Comme beaucoup de mes travaux précédents, Les Sons des Voyelles est une série de peinture de têtes. On ne peut pas vraiment les considérer comme portraits parce qu'il ne s'agit pas d'individus particuliers mais plutôt d'un saissisement de la conscience en général et de la question de l'indentité. Depuis toujours une interrogation constitutive de l'humanité.

Por moi, on accorde à l'espirit réflexif une faculté largement surestimée. La plupart de nos problémes ne sont pas provoques par des événements qui nous arrivent mais par notre preception de ces dits événements. Nous créons une vie qui semble progresser d'un besoin à un autre, plutôt que la jouissance pour la jouissance. Nous nous inquiétons d'hier ou de demain plutôt que de vivre pleinement le moment présent. L'esprit crée beaucoup plus de problems qu'il n'en résoud, il s'en nourrit comme un chien affamé dévore son os.

Ces visages de femmes en plein acmé orgasmique n'ont pas "d'esprit", elles ont laissé le fardeau de la pensée, elles sont dans l'instant. Chaque tête se joint aux autres. J'interroge cette dualité qui va de l'esprit à son absence, de la forme à l'informe. Ce qui m'importe n'est pas obligatoirement de trouver des réponses justes, mais de poser de bonnes questions.

Justin Jones, Juillet 2008. (Trad. Rachel Shotter)

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